


Chroniques de pete goss
Récits et Conseils
d’un Navigateur d’Exception
Navigateur de légende et aventurier dans l’âme, Pete Goss incarne l’esprit du grand large. De ses exploits en solitaire au Vendée Globe à ses navigations en haute latitude, il a forgé sa réputation sur des valeurs de résilience, d’innovation et de solidarité.Dans ces Chroniques, Pete partage avec vous non seulement ses récits les plus marquants, mais aussi des conseils précieux tirés de son immense expérience. De la préparation d’un voilier aux défis de la navigation hauturière, en passant par l’art de composer avec les éléments, il vous livre des clés essentielles pour naviguer en toute sérénité.
Accordez-vous la permission de partir - Par Pete Goss
Dans ce sixième et dernier article de la chronique qu’il a aimablement accepté d’écrire en exclusivité pour Garcia Yachts, le navigateur et aventurier britannique Pete Goss examine le ratio risque-bénéfice associé à un projet de grande croisière. Il démontre à quel point le fait de “s’accorder la permission de partir” vous permettra de “remplir un chapitre de souvenirs valables pour la vie”.
En regardant en arrière, mes articles précédents ont largement couvert les sujets et thématiques je voulais partager. S’étendre davantage sur ces points ne ferait qu’aboutir à un recueil de détails que l’on peut facilement trouver ailleurs. J’espère ainsi avoir exprimé, au travers de ces écrits, ce que je ressentais sur les thèmes suivants : suivez votre rêve, choisissez le bon bateau, apprenez au fur et à mesure, évitez de vous imposer des délais, exposez-vous parfois – avec prudence s’entend – mais surtout amusez-vous, faites-vous des amis… et alors vous vivrez un voyage réellement enrichissant.
Tout le monde a des rêves susceptibles de se réaliser sans effort. Pour beaucoup de gens, la réalité de la vie peut malheureusement les encourager à passer à côté de leurs rêves, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. D’autres, enfin, souvent à contre-courant du plus grand nombre, trouvent dans le fait de sortir des sentiers battus un attrait irrésistible : ils sont comme obligés de faire en sorte que leurs rêves deviennent réalité. Une réalité qui exige, pour l’affronter, une détermination sans faille et une bonne dose de courage.

Dans cet article, j’ai pensé que je pourrais vous exposer quelques stratégies pour vous aider à regarder au-delà du bastingage, à haleter et à vaciller à juste titre devant l’abîme que représente le choix de faire le grand saut du départ.
Cela ne doit pas forcément se passer comme ça, car il existe de multiples moyens de confectionner le bon parachute ou de vous faciliter la tâche de manière moins dramatique. Ce saut ne doit pas nécessairement être un pari qui vous retourne l’estomac et qui pourrait compromettre votre équilibre de vie de manière générale. Il peut et doit être le début d’un chapitre merveilleusement enrichissant, qui vous laissera des souvenirs impérissables. Mais tout d’abord, et cela est d’autant plus vrai après une vie active remplie de responsabilités, vous devez consciemment vous accorder à vous-même la permission de partir.
Cette permission une fois accordée, il est utile de considérer d’abord votre environnement immédiates, ces pierres de touche qui donnent un sens à la vie, je parle bien de la famille, des amis et des collègues de travail. Sachez qu’ils peuvent avoir du mal à accepter la simple idée d’aspiration pour la liberté que représente pour vous la vue d’un horizon dégagé. Aidez-les à saisir cette aspiration, afin qu’ils comprennent qu’au lieu de les abandonner, vous tirez votre force de leur soutien. Parlez-leur, offrez-leur des livres appropriés, laissez-les participer à l’aventure et démontrez-leur qu’ils y jouent un rôle significatif. Emmenez-les naviguer pour partager votre passion, faites-leur la preuve que la sécurité est pour vous une priorité. Créez un lien entre eux en organisant une fête pour votre départ, et emmenez-les avec vous sur un blog écrit avec objectivité et qui partage avec honnêteté les hauts et les bas de l’aventure.

L’empathie triomphe toutes sortes d’émotions, alors imprégnez-les de cette même excitation que vous éprouvez pour le voyage. Vous pouvez facilement leur offrir cela en les invitant à vous rejoindre pour les vacances. Notre fille nous a soutenus et a en quelque sorte “admis” notre projet jusqu’à ce qu’elle nous rejoigne aux Bahamas. Quelques jours plus tard, elle a pris Tracey à part pour lui dire qu’elle comprenait maintenant parfaitement nos envies, qu’elle avait de l’empathie et qu’elle était fière de sa mère pour ce qu’elle avait eu le courage d’accomplir. Il faut absolument éviter que votre famille et vos amis ressentent comme une tragédie, cela même qui, pour vous, représente le plus grand projet de votre vie.
Rassurez-les sur le fait que, grâce aux communications modernes, l’époque où l’on disparaissait à l’horizon pendant des mois est révolue. Avec les avions modernes, mis à part si vous êtes en pleine traversée océanique, vous serez rarement à plus de vingt-quatre heures de chez vous. Lors d’une traversée de l’Atlantique, un bateau décent de quarante à quarante-cinq pieds ne se trouve en principe pas à plus de dix jours de la terre. Désignez un ami de confiance pour tenir les rênes à court terme si besoin. Partagez avec lui un plan de crise qui couvre les modes de communication et comporte une liste de contacts prioritaires. Discutez de chaque scénario pour vous assurer qu’il est heureux et confiant dans son rôle. N’oublions pas que, même si la traversée d’un océan est un événement important, elle ne représente qu’une petite partie du calendrier effectif des navigateurs en grande croisière. Sur notre périple de deux ans et demi, seules trois semaines ont été consacrées à la traversée de l’Atlantique. Certains partenaires choisissent de ne pas faire de traversées océaniques et de vous rejoindre en avion : qu’à cela ne tienne ! C’est ce qui vous convient qui compte.

Tenez compte des personnes à bord en comprenant parfaitement les motivations, les réserves et les besoins de chacun. Ne soyez pas rigide, faites des bilans honnêtes tous les quelques mois en comparant les hypothèses de départ à la réalité du moment. Ne vous apitoyez pas sur vos erreurs, célébrez les enseignements et adoptez cette capacité d’adaptation qui se renforce avec l’expérience. Laissez place à l’humour qui permet de souligner les petites choses, après tout, c’est un mariage entre vous deux et le bateau.
Ne vous souciez pas de ce que les autres pensent ou font, car cette nouvelle vie est avant tout une question d’expression de vos aspirations personnelle.

Ne prenez pas le large avant d’avoir mis en place et testé la forme de support et d’assistance adéquat. Surtout, faites-le à vos conditions, le départ ne doit pas nécessairement être la date de départ. Vous pouvez choisir de naviguer localement jusqu’à ce que les différentes questions liées à l’état du bateau, de ses systèmes et à vos capacités à les maîtriser, soient résolus. Suivez des cours allant de la médecine à bord à la réparation des voiles, en passant par l’entretien du moteur, la météo et la navigation. Lorsque vous partez, vous pouvez choisir de commencer par des petits pas qui se transforment en grandes enjambées au fur et à mesure que vous progressez. Inévitablement, et comme la connaissance dissipe la peur, il arrivera un moment où vous ne pourrez plus attendre pour vous lancer sur l’immensité océane.
Rejoignez des groupes de personnes partageant la même vision que vous, comme le Ocean Cruising Club, ou inscrivez-vous à un événement comme le rallye transatlantique ARC, qui est un événement extraordinaire, ou le Grand Large Yachting World Odyssey. Un projet partagé voit le niveau de risque divisé, et il se peut que la navigation de concert entre bateaux amis soit votre truc. Nous avons beaucoup apprécié la navigation sur l’Intracoastal Waterway (réseau de canaux et de voies d’eau situé le long du littoral de la côte est des USA) avec Ian et Michelle, qui sont maintenant des amis de longue date grâce à cette aventure commune. Tout le temps passé avec des croisiéristes expérimentés sera pour vous comme un forum permettant de télécharger des idées.

Vous pouvez louer les services d’un skipper professionnel pour apprendre des choses propres à votre bateau. Cessez de parler de barre de secours, installez plutôt la vôtre et lancez vous pour une traversée. Faites l’entretien de votre moteur sous la direction d’un ingénieur, entraînez-vous en couple aux manœuvres d’homme à la mer, ne négligez pas les routines de base et affinez votre maîtrise de tâches comme la mise à l’eau de l’annexe et le maniement des voiles.
Découvrez vos points forts et jouez-en, dans la mesure où vous évoluez en tant qu’équipe : qui doit être à la barre et sur le pont avant lors du mouillage ? qui est le meilleur pour maîtriser le tangon de spinnaker ? etc. Comment prenez-vous les décisions ? Aurez-vous un système de carton rouge ? Définissez les domaines de responsabilité de chacun à bord. Surtout, c’est le plus important, ne projetez pas vos aspirations sur les tiers, car nous sommes tous différents. Intégrez ces différences dans le programme afin qu’il satisfasse tout le monde.

Ne perdez pas de vue la raison pour laquelle vous vous êtes lancés dans ce voyage. Vous ne devez pas avoir l’impression de travailler, le bateau est là pour vous servir, et non vous pour servir le bateau. Lorsque nous sommes partis avec ma femme Tracey, notre rythme était trop rapide et nous nous sommes fatigués. Un recalibrage du projet a donné le ton pour le reste du temps passé à bord. Soyez indulgents envers vous-mêmes, mesurez vos progrès à l’aune de vos propres critères et non de ceux des autres. Regardez en arrière et reconnaissez le chemin parcouru depuis la première fois où vous avez quitté le quai, le cœur battant.
Les bateaux sont toujours prêts mais jamais préparés, il arrive un moment où vous devez prendre une grande respiration et apprécier la liberté de larguer les amarres. Vous avez fait le plus gros du travail et le plaisir est sur le point de remporter la partie. Remplissez votre bateau de jouets pour explorer le milieu marin et profitez de ce nouveau style de vie. Un style de vie qui vous fait vivre l’instant présent avec, devant vous, une infinie variété à saisir dans ce qu’offrent la nature, les lieux, les cultures et les personnes. Tout cela est extrêmement enrichissant et je vous souhaite bon vent, peu importe où vous mènera votre voyage.
Explorer le lien entre terre et mer, par Pete Goss
J’ai toujours dit que lorsque je raccrocherai mes bottes de coureur au large, j’aimerais explorer les recoins de la planète plutôt que de passer devant à toute allure dans une quête de vitesse. Pour quelqu’un de nature curieuse comme moi, il a toujours été frustrant de regarder des îles luxuriantes et exotiques tel l’archipel du Cap-Vert ou des terres désolées comme l’île de Gough, dans l’Atlantique Sud, s’effacer au loin. Ce qu’elles auraient pu avoir à offrir, en disposant du temps nécessaire à leur exploration, a pris la forme d’un regret à l’écho persistant.

Plus je cochais la liste des courses qui m’inspiraient, plus cet écho se faisait insistant et commençait à réclamer mon attention.
La variété m’appelait, j’ai commencé à explorer d’autres modes d’aventure capables de m’offrir davantage de variété et une plus grande proximité avec la côte. Cela a abouti à ce que je prenne part ou organise des voyages au pôle Nord, une expédition en bateau pneumatique au-delà du cercle polaire, un épisode de reconstituion historique à destination de l’Australie et un voyage épique en kayak autour de la Tasmanie.
C’est le tour de la Tasmanie en kayak (en 2012 ndlr) qui m’a vraiment ouvert les yeux sur la dimension supplémentaire que la croisière pouvait avoir à offrir. C’était une entreprise énorme, les défis de la survie absorbant toute notre attention pendant la préparation de cette expédition. Cependant, une fois que nous sommes partis, une aventure parallèle merveilleusement aléatoire et complètement inattendue a commencé à se dérouler à terre.
Comme la mère de Forest Gump aimait à le dire, “la vie est comme une boîte de chocolats. On ne sait jamais ce que l’on va recevoir.” Chaque nuit où nous campions à terre, ce côté imprévisible de l’expédition nous offrait de merveilleux souvenirs. Un diable de Tasmanie essayant de voler nos chaussures. Une plage remplie d’os de baleine blanchis qui avaient une lueur éthérée dans le soleil couchant. Des frissons alors que nous allumions désespérément un feu pour nous réchauffer après avoir été écrasés sur le rivage par d’énormes déferlantes. Des wombats se joignant à nous pour prendre un apéritif dans la baie de Wine Glass, alors qu’un gréement carré roulait doucement dans la houle. Pagayer sur le rivage pour se retrouver invité à un anniversaire de noces d’or rempli des personnages les plus étonnants. Cette expédition est devenue en tout point mémorable, par la générosité de la nature, la force du lien entre terre et mer et par les gens que nous avons rencontrés.
Le Garcia Exploration 45 “Pearl of Penzance”
J’en voulais encore davantage et, après que les enfants eurent quitté la maison et que j’aie mis fin à ma carrière de coureur, Tracey et moi avons décidé de plonger nos orteils dans la croisière. Nous avons commencé par un Frances Pilot de 34 pieds qui nous a ouvert l’appétit. Le plan initial était pour moi de naviguer en solitaire sur les océans, mais Tracey a pris confiance et a décidé de sauter à bord à pieds joints. Nous avons commandé “Pearl of Penzance”, un merveilleux Garcia Exploration 45, et avons passé les deux ans et demi suivants à vivre sur l’eau.
En faisant des recherches sur notre voyage, nous sommes tombés sur une formule surprenante selon laquelle la croisière correspondait à 20 % de temps de navigation effective, le reste se passant au mouillage. Cette formule semblait très défavorable à la navigation et je l’ai donc comme ce qui s’est avéré être une pincée de sel malavisée. En fin de compte, nous avons découvert que nous avions trois modes de fonctionnement, le mouillage, la livraison, et un intermédiaire que nous nommerons vagabondage. Il nous a fallu un certain temps pour nous détendre et réellement adopter le rythme de la longue croisière, par opposition à l’attitude souvent adoptée par défaut et consistant à foncer comme des fous, sachant que le temps disponible hors travail est nécessairement limité.
Après avoir trouvé notre rythme, il est rapidement devenu évident que nous avions besoin de rassembler un éventail de jouets et d’équipements nécessaires pour continuer à explorer, nous détendre et enrichir notre expérience. Une boîte à outils qu’il nous un certain temps d’accumuler et d’optimiser.

Tout un monde de merveilles est juste là, à portée sous la quille, alors la première chose à faire était d’enfiler une paire de palmes, un masque et un tuba pour un plaisir sans fin. Cela a également permis de vérifier l’hélice, les doubles safrans, les anodes sacrificielles, et de s’assurer de la bonne tenue de l’ancre. En plus de cela, nous avons ajouté un petit compresseur électrique qui a prolongé mon temps de plongée, me permettant de nettoyer la coque et d’effectuer de petites tâches comme le changement des anodes, le nettoyage de l’hélice ou celui d’une une ancre encrassée. Comme Tracey a peur de l’eau, nous avons acheté un bathyscope, ce qui a été une véritable aubaine car elle adore la nature. J’avais pris l’habitude de la remorquer dans le canot pneumatique pour faire de la plongée libre et nous avons ainsi pu profiter de ensemble de cette expérience.

J’ai vite eu besoin d’aller plus loin en matière de snorkelling, et l’idée a été de maximiser ce que ce loisir pouvait m’apporter. J’ai acheté un masque sur mesure, des lingettes antibuée, un tuba plus long et des palmes plus performantes. Un haut en néoprène m’a empêché de prendre des coups de soleil sur le dos et m’a aidé à rester au chaud dans les eaux plus froides. J’ai ajouté à cela une combinaison de plongée légère lorsque nous nous sommes dirigés vers le nord : je l’utilisais toujours dans les cas où je devais plonger depuis le bateau en mer pour minimiser les contusions en cas de contact avec la coque. J’ai également commencé à nager pour me maintenir en forme, ce qui, après avoir frôlé un hors-bord, a vite nécessité l’ajout d’un flotteur rouge attaché à ma taille. Nous avons acheté un livre sur les poissons et avons commencé à rechercher de bons sites de plongée en apnée pendant la planification de nos navigations. L’ajout d’une caméra sous-marine et d’une GoPro nous a permis de constituer de merveilleux souvenirs.
À mesure que mes connaissances sous-marines se développaient, il est devenu évident à mes yeux que nous flottions au-dessus d’une banque alimentaire très nourrissante.
Je ne peux pas vous dire à quel point j’ai eu du plaisir à attraper mon dîner avec mon fusil harpon, que ce soit du poisson ou du homard. Cela m’a occupé pendant des heures et m’a vraiment aidé à comprendre ce nouveau monde et sa chaîne alimentaire complexe.
Une chaîne au sommet de laquelle ça n’est pas l’homme qui domine… ce qui nécessite de bien comprendre les habitudes des requins. La première règle d’or est de ne pas se baigner à l’aube ou au crépuscule. Méfiez-vous si des déchets alimentaires viennent d’être jetés par-dessus bord et veillez à éviter les endroits où l’on utilise des appâts pour attirer les requins à des fins touristiques, car cela les encourage à associer l’homme à de la nourriture.

Plus nous avons passé de temps à explorer, plus nous avons pris conscience de l’importance d’avoir une annexe. Je recommande un canot pneumatique et nous avons adoré notre F-rib car il pouvait se replier et être rangé dans les fonds pendant les traversées océaniques. Nous nous sommes rapidement débarrassés de notre moteur hors-bord à quatre temps et avons acheté un Yamaha à deux temps, utilisé par tous les pêcheurs professionnels. Peut-être pas aussi écologique que le quatre temps, mais dix fois plus fiable. En grande croisière de longue durée, le hors-bord est à la fois un outil de travail et un élément de sécurité. Nous avons effectué quatre sauvetages avec notre canot pneumatique, dont un n’aurait pas réussi sans la puissance supplémentaire d’un moteur à deux temps.

Lorsque nous partions pour de longs voyages en annexe, nous emportions des chapeaux, un parapluie, de l’eau, un casse-croûte, de la crème solaire et de l’insecticide. Un petit sac contenant une VHF étanche, un GPS portable, un téléphone mobile et un portefeuille n’est jamais de trop. Nous avions également une bonne ancre avec quelques mètres de chaîne. Si je m’éloignais du rivage par mes propres moyens, je traçais toujours le chemin projeté sur la carte, puis faisais un contrôle radio pour tenir Tracey au courant.
À plusieurs reprises, je me suis associé à un autre voilier qui croisait dans les parages, ce qui nous a permis d’avoir une redondance totale avec deux bateaux impliqués.
Au fil du temps, j’ai eu envie de faire plus d’exercice et j’ai acheté un hybride de stand up paddle et de planche à voile. Le paddle, qui m’avait d’abord semblé ennuyeux comparé au kayak, est devenu une passion. C’est un excellent exercice et je me suis vite rendu compte, alors que je pagayais avec un ami qui lui était en kayak, qu’étant debout, je pouvais voir beaucoup mieux et plus que lui. Je me souviens lui avoir crié que nous étions presque à la verticale d’une grande raie aigle. En étant près de l’eau, tout ce qu’il pouvait voir était le reflet du soleil. L’autre avantage par rapport à son kayak était que je pouvais jeter la planche à l’eau et la ranger facilement, alors que la mise à l’eau du kayak nécessitait deux personnes et l’emploi d’une drisse. C’est ce même facteur de tracas supplémentaire qui fait que je n’ai jamais vraiment utilisé la planche à voile.

L’une des choses essentielles avec ma planche de stand up paddle a été de concevoir et de construire un rangement dédié sur l’arceau du cockpit, juste sous les panneaux solaires. La facilité d’accès signifiait que je pouvais la jeter dans l’eau sur un coup de tête et m’amuser. Le fait qu’elle soit rigide a permis d’obtenir de meilleures performances et, bien sûr, un meilleur matériel pour de nombreuses heures de plaisir à surfer les vagues. L’autre solution était stand up paddle gonflable, qui a l’avantage de se ranger facilement, mais j’ai trouvé que les performances de ce matériel, plutôt faibles en comparaison de ma planche rigide, ainsi que le tracas que représente le gonflage, limitaient son utilisation quotidienne. Là où la planche gonflable s’est révélée utile, c’est lorsque nous avons eu des invités qui étaient novices en matière de paddle-board : la version gonflable était adaptée à leurs capacités. Et il était plaisant de pouvoir la dégonfler et la ranger pendant de longues périodes lorsque nous naviguions tous les deux. J’ai pris un grand plaisir à faire découvrir aux nouveaux venus les joies du stand up paddle.

Ma planche de paddle s’appelait “Mindy”, du nom de notre charmante petite chienne, car elle avait un vrai pouvoir d’attraction lorsqu’il s’agissait de rencontrer des gens. Je finissais toujours par discuter avec d’autres croisiéristes au moment de me frayer un chemin au mouillage. À Norfolk, en Virginie, j’ai pagayé sous l’étonnante proue concave de l’USS Wisconsin et j’ai effrontément interpellé un officier de l’US Marine qui passait par là pour qu’il me prenne en photo. Ce soir là, il est venu boire un verre à bord de “Pearl”. Le lendemain, il nous a emmenés faire la plus incroyable des visites VIP du porte-avions de classe Nimitz, le USS Eisenhower ! Dans le Maine, j’ai rencontré des descendants de la famille Cabot, arrivée en Amérique avant le Mayflower. Une autre fois, j’ai pagayé autour d’un affleurement rocheux pour me retrouver face à face avec un pygargue à tête blanche d’un mètre de haut. Il m’a étudié pendant un moment, puis a continué à se nourrir d’un gros poisson pris dans ses serres – c’était un moment incroyable.
Comme pour tout sport nautique, la sécurité et le bon sens doivent être au cœur de vos préoccupations.
N’utilisez aucun de ces engins si vous avez consommé de l’alcool, et avant tout assurez-vous que si les choses tournent mal, vous ne serez pas emporté par la mer. Soyez attentif aux marées et aux changements de courants, car ils peuvent se former très rapidement et vous emporter. Scrutez continuellement l’horizon lorsque vous faites de la plongée en apnée afin de surveiller les bateaux qui s’approchent ou même, comme cela m’est arrivé lors d’une plongée aux Bahamas, quand survient une grande et dangereuse trombe marine. Lorsque vous choisissez votre bateau, tenez compte de ces activités hors programme de navigation, qui forment des distractions très plaisantes. Le Garcia Exploration 45 “Pearl” était parfait pour cela, car il disposait d’une grande plate-forme d’embarquement et d’une échelle. Cela offrait une plate-forme stable et sûre pour passer du canot pneumatique au paddle-board ou à l’eau. En fait, cette partie du bateau ressemblait presque à un ponton de marina et était même équipé d’un plafonnier.

La pêche a tout d’un excellent passe-temps et, avec le recul, j’aurais aimé explorer davantage cette activité. C’est un sujet très vaste, dans lequel nous avons plongé notre orteil en laissant tomber un hameçon à cuiller par-dessus le liston, avec un résultat surprenant. Je pense que, si les circonstances familiales n’avaient pas nécessité la vente de “Pearl”, cela aurait été pour nous deux le prochain domaine à explorer. Savoir que la simple idée de préparer un repas vous amène à jeter une ligne à Terre-Neuve ou en Norvège et à attraper un cabillaud frais est plutôt magique. Tout comme le fait de prendre un gros thon ou autre poisson pélagique pendant une traversée de l’océan.

Avec le recul, et bien que nous ayons adoré notre traversée de l’Atlantique en duo, la plupart de nos souvenirs durables proviennent d’expériences vécues à proximité de la côte. Avec le temps et l’expérience, nous avons constitué notre boîte à outils pour tirer le meilleur parti de ce point de rencontre riche et merveilleusement diversifié entre la terre et la mer. Ne vous contentez pas de naviguer sur les océans : immergez vous-y au sens propre du terme. À vos yeux se révélera un monde qui va enrichir considérablement la valeur du temps, et vous laisser de fastes souvenirs.
Conseils pour latitudes extrêmes et zones reculées, par Pete Goss
Je ne me souviens pas exactement du moment où nous avons décidé d’aller au pôle Nord, mais je me rappelle que, comme la plupart des bonnes idées, celle-ci s’est présentée à partir du moment où nous avons atteint le fond d’une bonne bouteille de rouge.
L’explorateur Alan Chambers et moi préparions une expédition au pôle Sud depuis environ un an lorsqu’on lui a demandé de guider un voyage au pôle Nord. D’abord considéré comme une distraction, ce projet s’est rapidement transformé en une opportunité passionnante lorsqu’il nous est apparu que je pouvais y aller en tant que remplaçant. Ce serait notre première incursion commune dans un environnement nouveau et hostile, sans frais. Alan, un maître dans ce genre de défi, me transmettrait autant de connaissances que je pourrais absorber. En même temps, nous pourrions commencer à développer notre approche de la conquête du pôle Sud en tirant parti de nos forces et de nos faiblesses nouvellement découvertes en tant qu’équipe.

L’expression “environnement hostile” semble bien banale sur le papier, mais la réalité est que la vie quotidienne doit se poursuivre sous un certain degré de contrainte. Des ennemis cachés rôdent à l’arrière-plan, attendant de se faufiler à l’improviste. Les morsures du gel sont toujours un problème et le pire, c’est que lorsque votre chair commence à geler, les nerfs sont doucement coupés. C’est là qu’un système de copain-copain prend tout son sens, car nous nous vérifions continuellement les uns les autres. Heureusement, Alan l’a repéré sur ma joue et mon nez avant que de graves dommages ne soient causés. Les pieds froids sont une chose avec laquelle il faut vivre mais que l’on ne peut se permettre d’ignorer jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment engourdis pour ressembler à des moignons, car cette sensation est le signe avant coureur d’une réalité que je ne souhaite à personne.
Cela donne également à réfléchir de penser que la survie repose sur une croûte de glace de mer gelée qui se déplace continuellement et dont l’épaisseur varie. Il n’y a rien de plus déconcertant que de voir la glace commencer à fléchir et à onduler sous vos skis. Vous ne pouvez pas vous arrêter car cela pourrait être fatal. Il faut donc compter sur un mouvement fluide et détendu, et espérer que la glace sera plus épaisse devant vous, car il est impossible de faire demi-tour. Les courants océaniques profonds rivalisent avec les mouvements erratiques de la glace, causés par le vent, pour remuer et déchirer continuellement la croûte. J’ai été choqué de monter la tente une nuit pour me réveiller quatorze miles plus loin. Il a fallu deux jours de dur labeur pour se retrouver juste derrière notre point de départ. Je me souviens d’une fois où la glace craquait devant moi et où j’ai été surpris par le cri très motivé d’Alan, venant de l’autre côté. La vitesse à laquelle la banquise s’était ouverte en un chenal était choquante alors que je jetais un coup d’œil en arrière après un saut assez disgracieux (les chenaux sont des fissures linéaires dans la glace qui se forment lorsque les banquises divergent ou se cisaillent). Ajoutez à cela des ours polaires affamés et vous obtenez un moment particulièrement amusant.

Mais ce n’est pas tout, je suis retourné au pôle Nord plusieurs fois car il est d’une beauté séduisante et unique. Je m’attendais à un monde blanc, froid et stérile, et j’ai été étonné de trouver un paysage changeant et plein de couleurs. Je n’ai jamais vu autant de nuances de bleu qui changent constamment avec le passage du soleil. Les différents âges de la glace de mer se reflètent dans l’intensité de leur couleur et de leur transparence, les plus anciennes étant suffisamment dures et belles pour être prises pour des pierres précieuses. Comme une béance s’ouvre à un endroit, la glace est comprimée pour faire éruption dans le ciel à un autre endroit. On ne s’ennuie jamais et il n’y a pas de place pour la complaisance ; pour le danger en revanche….
À l’image de l’expérience de Phileas Fogg, vous vous retrouvez dans un monde étranger et sans substance. Avec la terre la plus proche à un kilomètre sous vos pieds, c’est comme être en suspension, l’espace et le temps semblent déséquilibrés. Le pôle Nord, le centre de tous nos efforts, n’est que la convergence d’un modèle mathématique. Le point où nos lignes de longitude se rejoignent, qui n’a pas d’existence physique. Atteignez-le, prenez une tasse de thé et pendant ce temps la glace dérivante vous aura fait avancer. Pas loin, mais suffisamment pour nécessiter une courte marche pour faire les photos de célébration au point précis. Le temps prend un nouveau sens, car les rythmes de base de la nuit et du jour sont supprimés par la lumière du jour perpétuelle, avec un soleil faible qui tourne juste au-dessus de l’horizon. Cela crée l’illusion de se tenir au centre du plus grand cadran d’horloge du monde, où le passage du temps est mesuré en marquant le déjeuner à Moscou, Paris et New York. Il y a quelque chose d’inéluctablement spirituel dans ce paysage unique qui semble toucher l’âme. Comme l’océan Austral, cet espace m’a attiré et j’ai créé une entreprise avec Alan, avec laquelle nous avons formé, équipé et conduit des groupes de novices au pôle Nord. Beaucoup de ces personnes merveilleuses sont retournées à leur vie normale après avoir bénéficié là-haut d’un laps de temps et d’espace hors du commun, ce qui a été utile à certains pour prendre des décisions qui ont changé leur vie.
Le pôle Nord, mais aussi un certain nombre d’autres expéditions, ont changé ma perception des latitudes éloignées, qui avaient toujours été décrites comme des lieux de souffrance et de faible intérêt. Avec l’équipement, les connaissances et la préparation adéquats, j’ai eu le plaisir de constater que ces endroits avaient beaucoup à offrir. Il faut y faire preuve de plus d’engagement que pour jeter une ancre aux Bahamas, mais les retours peuvent être plus gratifiants. Non seulement pour leur caractère unique, mais aussi pour la satisfaction d’être capable de fonctionner dans un environnement hostile et d’en surmonter les difficultés. Au lieu d’être détendue par le baume des tropiques, une expérience en zone polaire exacerbe les sens pour apporter une récompense plus profonde, plus significative et souvent plus durable. La cerise sur le gâteau (la langue anglaise parle de “glaçage” là ou le français parle de cerise, ndlr), c’est que dans un environnement aussi étranger voire hostile, tous les sens sont récompensés par des couleurs, des odeurs, des bruits, une faune et une culture inconnus.
Tout bateau conçu pour la navigation hauturière devrait être capable de vous conduire des latitudes élevées. Toutes les règles de sécurité de base s’y appliquent, mais il est conseillé de faire preuve d’une plus grande vigilance et d’une meilleure préparation.
Les croisières lointaines ne sont que cela, des croisières lointaines. Il n’y a pas de marina, d’hôpital ou de magasin pour combler les lacunes en matière de préparation. Il ne peut d’ailleurs pas y avoir de lacunes ; emportez de la nourriture supplémentaire, des pièces de rechange et un système de communication plus sophistiqué. Faites rédiger un plan de crise détaillé et confiez-le à une personne de confiance à la maison. Améliorez vos compétences en matière de maintenance, notamment dans le domaine médical. Pensez au pire et soyez préparé avec le meilleur, comme une combinaison de survie Guy Cotten. Testez ces gilets de sauvetage et formez l’équipage à leur utilisation afin que les détails soient instinctifs et réfléchis. Il ne sert à rien d’avoir son couteau dans la mauvaise poche en cas de crise.
N’importe quel navire hauturier est en fait capable de vous emmener sous de hautes latitudes, mais cela ne signifie pas qu’il soit capable de vous offrir les récompenses cachées . Quel est l’intérêt d’un exercice de survie qui vous transit de froid alors que vous pourriez être au chaud, heureux et équipé pour voir au-delà de la misère d’un instant improbable car non préparé. Un bateau robuste, en aluminium, construit avec des cloisons étanches, élimine une énorme quantité de stress résiduel. Une bonne isolation et un bon chauffage constituent un cocon dans lequel on peut se réchauffer et récupérer des mini-expéditions. Une annexe pneumatique robuste, dotée d’un moteur fiable ,permet de s’offrir le luxe d’aller au contact de la nature. Une coque en forme dotée de suffisamment de volume offre de l’espace pour les réserves supplémentaires et les grands réservoirs, offrant l’autonomie qu’exige la navigation lointaine. Le cockpit doit être abrité et le fait d’avoir une cabine de pilotage est un avantage énorme car il favorise une veille attentive et prolonge l’endurance de l’équipage.

Les vêtements sont très importants car ils doivent être un mélange d’équipement spécialisé pour la voile et pour l’alpinisme. Les matériaux respirants s’imposent, tandis que la conception et la construction simples et robustes sont de mise. Des détails supplémentaires, comme l’ajout d’une extension tressée à une fermeture éclair, font toute la différence lorsqu’on essaie de fermer une veste avec des mitaines. Je ne jure que par les vêtements de base – ou sous-couche – en laine mérinos, suivis d’une couche intermédiaire résistante à l’eau pour les journées plus sèches sur le pont. Un sac de bonnets chauds n’est jamais de trop, ainsi que des cache-cou et des lunettes de ski. Bien que les vêtements imperméables soient indispensables, la vérité est que les systèmes de haute pression signifient souvent qu’il fait sec et qu’une bonne veste isolante est préférable la plupart du temps. J’adore ma fidèle veste de la marque Finisterre qui m’a bien servi pendant de nombreuses années. Conçue pour les surfeurs, elle est parfaite pour la navigation en haute latitude. Une bouillotte, aussi, est un excellent compagnon pendant le quart et au lit quand on essaie de se réchauffer.
Ce sont les extrémités qui souffrent le plus, alors prenez une autre paire de bottes à semelles isolantes, trop grandes d’une demi-taille. Assurez-vous d’avoir d’excellentes chaussettes pour combler l’espace. Les bottes doivent être généreuses au niveau du mollet car elles doivent pouvoir accueillir les chaussettes, la première couche et les couches intermédiaires sans les comprimer. Emportez-les avec vous et portez-les lors de l’essayage, car il est trop tard lorsque vous les sortez en conditions réelles. Contrairement à beaucoup, je n’utilise pas de tasses isolantes car il n’y a rien de tel que de serrer une tasse chaude pour réchauffer des doigts froids. Je porte des gants très fins pour la première couche, des gants thermiques plus lourds et enfin des moufles généreuses qui peuvent s’enfiler et s’enlever facilement. N’utilisez jamais de winch avec des moufles, car elles risquent d’être entraînées dans le winch. Enlevez-les et mettez-les dans la poche de votre veste – que vous vous êtes déjà assuré d’avoir assez grande !

Cette approche à la fois robuste et nuancée s’applique également au bateau. Prenez de longues perches à pointes pour repousser les morceaux de glace. Un faible tirant d’eau est un atout qui n’a pas de prix, car vous pouvez jeter l’ancre dans des eaux peu profondes qui repoussent les gros morceaux de glace lorsqu’ils s’échouent. Prenez des grands pare-battages pour amortir la rugosité des quais destinés aux bateaux de commerce qui prennent la place des marina. J’aime avoir deux grands pare-battages gonflables pour combler l’écart croissant entre l’avant et l’arrière du milieu du bateau. Emportez de très longues chaînes et beaucoup de matériel de protection contre le frottement et le ragage, un morceau de vieux tuyau d’incendie est bon si vous pouvez l’obtenir. Emportez quelques jerricans pour pouvoir récupérer du carburant avec l’annexe. Une protection contre les ours sous la forme d’un fusil loué localement est essentielle. Je compléterais cette protection par un spray anti-ours, car qui voudrait faire du mal à un ours dans son habitat naturel ? Après tout, c’est nous qui sommes l’espèce envahissante.
Cette vieille maxime militaire “Diviser pour mieux régner” ne doit jamais être loin de votre esprit. Assurez-vous que l’annexe dispose d’une VHF étanche de haute qualité entièrement chargée et de batteries de rechange. Le contact avec le navire-mère doit être maintenu par des contrôles radio réguliers. Un GPS portable avec des piles de rechange ne doit pas quitter le bateau tant que le point précis du mouillage n’a pas été saisi comme “waypoint” sur ce matériel. Si vous pouvez vous le permettre, prenez un téléphone satellite. Emportez un plan de secours écrit, comportant un croquis de la carte et un ou des points de rendez-vous convenus à l’avance en cas de problème. Un sac étanche doit se trouver dans l’annexe au cas où elle serait séparée par des changements soudains de temps ou de visibilité et serait obligée de rester à terre pendant une période prolongée. Faites très attention à ne pas être emporté au large si le moteur hors-bord connaît une défaillance. Il faut toujours avoir deux personnes à bord pour que le bateau-mère ne soit pas passif par manque de personnel en cas d’urgence. Cherchez sur le web d’autres personnes qui ont emprunté le chemin avant vous, car les cartes peuvent être vagues et rien ne vaut les connaissances locales et les conseils du terrain. Prenez un drone.
Les détails auxquels je fais allusion ci-dessus doivent être appliqués à tous les domaines de l’expédition et assimilés par tout l’équipage au moyen de nombreuses réunions, formations et délégations de responsabilités. Il y a beaucoup à faire, alors affectez à chaque membre un domaine de responsabilité dans lequel il peut exceller et se sentir ainsi valorisé. J’ai toujours eu comme sujet le moral et le divertissement de l’équipage. Cela peut aller d’un sac de chocolat dans le cockpit à un repas hebdomadaire pour célébrer et réfléchir. Il y aura des moments où le bateau ne pourra pas bouger, alors assurez-vous d’avoir des livres, des jeux et des ingrédients pour cuisiner. Certaines personnes semblent élever la souffrance au rang de fin en soi lorsqu’elles sont en expédition. Cette approche machiste ne pourrait pas être plus éloignée de la mienne. Pourquoi ne pas en faire quelque chose d’amusant, d’enrichissant de manière à revenir de ces aventures, à la fois plus heureux et plus en forme que lorsque vous êtes parti ? Après tout, n’est-ce pas là le but de la vie ?
Peut-on définir ce qu’est l’aventure ? par Pete Goss
Selon moi, la définition d’une aventure est celle d’un “voyage dont l’issue est inconnue“. Nous nous efforçons d’atteindre notre but, mais cela ne fonctionne pas toujours, ce qui en soi apporte un frisson d’excitation. Bien qu’il s’agisse d’une expérience éprouvante, l’aventure ne relève pas d’un test au sens propre du terme. Il n’y a pas à la considérer sous l’angle d’une réussite ou d’un échec puisque, en définitive, c’est le voyage en lui-même qui compte.
Tout ceci a été parfaitement exprimé par Theodore Roosevelt, dans le célèbre discours “Citizenship in the Republic” prononcé à Paris à la Sorbonne en 1910 et largement repris depuis – par John Fitzgerald Kennedy, entre autres :
“Le critique ne raconte absolument rien: tout ce qu’il fait c’est pointer du doigt l’homme fort quand il chute ou quand il se trompe en faisant quelque chose. Le vrai crédit va pourtant à celui qui se trouve dans l’arène, avec le visage sali de poussière, de sueur et de sang, luttant courageusement. Le vrai crédit va vers celui qui commet des erreurs, qui se trompe mais qui, au fur et à mesure, réussit car il n’existe pas d’effort sans erreur. Il connaît le grand enthousiasme, la grande dévotion, et dépense son énergie sur ce qui vaut la peine. Celui-là est un homme vrai, qui dans la meilleure des hypothèses connaît la victoire et la conquête, et qui, dans la pire des hypothèses, chute. Or, même sa chute est grandiose car il a vécu avec courage et s’est élevé au-dessus des âmes mesquines qui n’ont jamais connu ni victoires ni défaites.”
L’une des joies de la vie, c’est que l’arène dont il est question est constituée par la connaissances, l’expérience et la passion individuelle. Je connais un homme qui essaie de faire pousser le plus gros melon du monde et il est un exemple de la définition de Kennedy. En effet, ma première traversée de la Manche avec mon père, alors que j’étais enfant, a été aussi excitante que de terminer le Vendée Globe bien des années plus tard. Je n’oublierai jamais le frisson enfantin de voir un pays étranger se dresser au-dessus de l’horizon du matin, m’apprenant l’existence d’une langue nouvelle et de ces incroyables croissants !
Nous avons tous besoin de tension dans la vie, au sens où la tension apporte la récompense, que ce soit par l’éducation, le défi physique, la création d’une entreprise ou le fait d’élever une famille. Cette tension peut provenir de la pratique d’un travail pénible, mais cela n’élève pas l’esprit alors qu’un soupçon de danger lui donne des ailes. Sinon, pourquoi aurions-nous des parcs d’attractions où l’on poursuit le frisson de la peur d’un manège à l’autre. Et même là, l’attrait se dissipe rapidement dès que pointe l’habitude.
Certains d’entre nous ont une plus grande tolérance au danger que d’autres, c’est pourquoi l’aventure devrait être évaluée en fonction de la tolérance et non de l’intensité. Ce qui ne crée qu’un frisson chez l’un peut susciter une véritable terreur chez un autre, qui serait tout aussi éprouvé par une activité apparemment plus banale. La récompense en sera tout aussi grande et c’est en fonction de l’effet produit que l’on doit choisir l’arène adéquate, de manière à y vivre une expérience positive.
Je n’ai jamais eu de carrière au sens construit du terme, mais plutôt une série d’idées folles. Ce n’est pas qu’on ne doive pas reproduire les choses, mais selon moi, la vie est si courte que j’aime la traiter comme un terrain de jeu, en sautant d’un projet à l’autre. J’aurais pu prendre le départ de plusieurs éditions du Vendée Globe et viser une victoire dans cette épreuve, mais c’eût été pour moi le signe d’un manque d’imagination et d’ouverture d’esprit. Le Vendée Globe était comme une envie incompressible, qui a été comblée à ma première tentative. C’est donc un projet dont je reconnaîtrai toujours combien il m’a apporté, et combien il m’a libéré, me permettant d’aborder de nouveaux rivages.
Je me suis vite rendu compte à quel point investir une nouvelle arène fait travailler les muscles du corps et de l’esprit. La trajectoire nouvelle et enrichissante issue du Vendée Globe m’a propulsé dans l’orbite de nouveaux groupes de personnes passionnées. Le genre de personnes qui donnent de la texture, de la vivacité et de la couleur à la vie. Mon amour de la mer a fait que la plupart de mes projets ont été liés à la voile, mais j’ai aussi fait des incursions dans d’autres domaines, avec une expédition en kayak autour de la Tasmanie, une autre jusqu’au pôle Nord que j’ai atteint à pied, ou encore la reconstitution historique d’un voilier de travail du XIXe siècle que j’ai mené d’Angleterre en Australie comme les colons de l’époque et, à mes débuts, les commandos de la Royal Marine.

Pour les non-initiés, cette liste d’aventures est marquée par le signe du danger, mais la vie elle-même est dangereuse. Pendant la guerre du Golfe, les accidents de la route ont fait plus de victimes en Europe qu’il n’y en a eu sur le front. Le risque, souvent ignoré comme un bruit de fond dans notre vie quotidienne, est imprévisible, toujours présent et recouvre de nombreux visages. Choisir de s’exposer à un danger évident représente une toute autre affaire, car il faut le traiter et le gérer. Ceux qui ont fait face aux menaces inconnues d’un ennemi meurtrier pendant cette même guerre du Golfe ont fait preuve d’un grand courage. Le risque a été atténué par une technologie, un entraînement, un travail d’équipe et un leadership supérieurs. Les militaires sont exemplaires en matière de gestion des risques et, comme je le dis toujours, “je ne prends pas de risques, je les gère”. Une approche très différente de la perception commune selon laquelle les aventuriers choisissent de mettre leur vie en danger dans une quête irréfléchie de sensations fortes.
En même temps, il faut reconnaître que le danger joue pour une bonne part dans cet attrait, comme les papillons de nuit sont attirés par la flamme. La question est de savoir jusqu’à quelle distance vous pouvez voler en construisant un bouclier de protection. Pour cela, il faut d’abord décomposer le danger en isolant ses éléments constitutifs, puis aborder individuellement chacune des parties du défi global en d’une équipe d’experts compétents en la matière. En tant que membre de l’équipe de développement de Musto, j’ai porté le premier prototype révolutionnaire de la combinaison HPX Ocean dans l’océan austral. J’ai également servi de cobaye dans le cadre du tout premier programme d’étude des phénomènes de privation de sommeil, organisé par la NASA. Le fait de connaître mon rythme de sommeil personnel a augmenté ma compétitivité et réduit les risques. Benetton Formula 1 m’a intégré dans son programme d’entraînement physique, et je dis bien intégré. Toutes ces expériences, et bien d’autres encore, ont ensuite été mises à profit en conditions réelles lors de courses transatlantiques, permettant d’aplanir les difficultés avant le départ.
Tous mes projets les plus extrêmes ont été accompagnés de péripéties qui auraient pu faire tourner l’ensemble au désastre. Une quille cassée, une jambe fracturée, un mât brisé. Un sauvetage majeur dans des conditions d’ouragan, une auto-opération sur mon bras, un coup de froid, un retournement complet de mon bateau, sans compter de nombreuses pannes mécaniques et électroniques. Toutes ces situations ont pu être gérées grâce à une préparation minutieuse, une formation et le soutien d’une excellente équipe. Malgré tout, la leçon la plus importante à retenir est que la situation la plus proche de la perte d’un bateau que j’ai vécue était juste à l’entrée de Plymouth. J’avais baissé ma garde et je me suis fait surprendre. Ne relâchez jamais vos exercices, entraînements et vos routines car ils sont l’assurance intangible qui atténue les effets d’une mer cruelle. La complaisance tue.

L’aventure n’a pas besoin d’un budget énorme, en ceci que la pureté apporte de bonnes choses. Je fais ici référence à une expédition au pôle Nord avec un groupe d’amateurs que nous avions entraînés pendant six mois. À notre arrivée, nous avons passé une nuit froide et épuisante à attendre un hélicoptère russe. Une pulsation lointaine a mis nos membres raidis en action, nous avons monté la tente et nous nous sommes agenouillés dans le blanc tourbillonnant du courant d’air. Alors que les moteurs s’arrêtaient, la porte s’ouvrait pour qu’un riche Américain puisse amadouer son adolescent rebelle et le faire descendre sur la glace le temps d’ ne photo. Le jour suivant, grâce à une vaste campagne de presse, ce garçon a été salué comme le plus jeune Américain ayant atteint le Pôle Nord. De retour dans la base scientifique chauffée, il rayonnait de sa célébrité au travers du téléphone satellite. Il n’aura retiré aucune victoire ni aucun enseignement de cela : j’ai donc observé avec sympathie ce pauvre garçon se vider de sa substance lorsqu’il a commencé à réaliser que, pour ceux d’entre nous qui savaient ne devoir qu’à eux-mêmes une honnête réussite, il n’était qu’un imposteur.
Rien n’est plus éloigné de cette expérience que de tomber sur Lynne, une enseignante qui n’a jamais pris la mer, et Matt, un vétéran. Tous deux, jeunes, l’œil vif et sachant savourer les erreurs, les leçons et les joies d’une vie nouvelle et stimulante en mer. Ils avaient un vieux bateau que lui avait réaménagé à partir de rien avec des équipements modernes. La plupart de leur nourriture provenait de la cueillette et je n’oublierai jamais avoir vu Lynne lutter à la rame pour se maintenir sur un récif dans des rafales de trente nœuds. De temps en temps, Matt surgissait de l’eau avec un cri et un homard à la main. Ils sont restés de bons amis qui continuent à élargir leurs horizons au fur et à mesure que leurs compétences en matière de navigation se développent. Vivant avec une poignée de dollars par semaine, leur expérience est plus riche que la fortune dépensée pour l’incursion de ce garçon au pôle Nord. Il n’y a pas de corrélation entre l’argent dépensé et le gain généré par l’aventure.
Après que nos enfants eurent quitté la maison, Tracey et moi avons pu choisir une nouvelle arène, une arène qui correspondait à nos capacités et à nos aspirations. Tracey avait peu d’expérience à son actif lorsque nous sommes partis à la voile pour les Caraïbes. On lui demandait souvent si elle avait peur, elle répondait qu’elle ne savait pas de quoi avoir peur et que donc non, elle n’avait pas peur. Elle avait confiance en moi, en notre bateau et en l’expérience qui lui permettrait de dissiper ses nouvelles craintes au fur et à mesure que ses connaissances se développeraient. L’une de ses peurs les plus profondes, due à un accident d’enfance, est celle de l’eau. Elle ne peut pas aller au-delà de la hauteur des genoux et donc, avec une bonne annexe et un bathyscaphe, nous avons pu profiter de la vie sous-marine en la remorquant, tout en faisant de la plongée libre. Il y a toujours une voie.
Les gens chez Garcia me demandent si le danger est nécessaire pour ressentir du plaisir. Je suppose qu’il pourrait être considéré comme l’une des nombreuses composantes du plaisir, mais l’excitation est le compagnon naturel du danger. En deux ans et demi de croisière, nous avons bien sûr connu des moments difficiles, mais un bateau exceptionnel a permis de les maintenir dans notre zone de confort. Si je regarde en arrière en utilisant le mot plaisir comme filtre, cela me fait penser à des terres lointaines, à des couchers de soleil glorieux, à une navigation joyeuse et à de nouvelles amitiés. Certainement pas le danger, car ce n’est pas quelque chose après quoi nous courons.
We love travel but dislike impersonal hotels and being forced to skate across touristy surfaces by the straight jacket of limited time. Cruisers can go at a snails pace for they have their home with them. If we go back to my definition of an adventure being a journey with an unknown outcome then long term cruising could be construed as the ultimate adventure. We set off with aspirations not plans and so the voyage remains forever unpredictable, each encounter opening the door to further unknowns that stimulate all the senses. Its life at its best and if there was ever a poem that captures cruising for us it would be ‘Sea Fever’ by John Masefield;
Nous aimons voyager, mais nous n’aimons pas les hôtels impersonnels et le fait d’être obligés de parcourir à grand pas les endroits touristiques par la faute d’un manque de temps. Les navigateurs en grande croisière peuvent aller à un rythme d’escargot car ils ont leur maison avec eux. Si nous revenons à ma définition de l’aventure, qui est un voyage dont l’issue est inconnue, alors la croisière à long terme peut être considérée comme l’aventure ultime. Nous partons avec des aspirations et non des plans : le voyage reste donc toujours imprévisible, chaque rencontre ouvrant la porte à d’autres inconnues qui stimulent tous les sens. C’est la vie dans ce qu’elle a de meilleur, et s’il y avait un poème qui résume la croisière pour nous, ce serait “Sea Fever” de John Masefield (1902).
Je dois retourner sur les mers, vers la mer solitaire et le ciel,
Et tout ce que je demande, c’est un grand bateau et une étoile pour le guider,
Et l’embardée de la roue et le chant du vent et la voile blanche qui claque,
Et une brume grise sur la mer et une aube grise qui point.
Je dois retourner sur les mers, car l’appel de la marée montante
Est un appel sauvage et un appel limpide qu’on ne peut refuser ;
Et tout ce que je demande, c’est un jour de bon vent où les nuages blancs filent,
où cinglent les embruns et où gicle l’écume, et les mouettes qui crient.
Je dois retourner sur les mers, vers la vie vagabonde et bohème,
vers la route des mouettes et la route des baleines, où le vent coupe comme un couteau ;
Et tout ce que je demande, c’est le récit joyeux d’un gai compagnon de route,
Et un sommeil tranquille et de doux rêves quand tout cela aura pris fin.
Ce qui fait d’un voilier un bateau d’expédition, par Pete Goss
En élargissant le champ de vos recherches, vous trouvez un nombre limité de bateaux qui vous permettent d’explorer en toute sécurité les mêmes territoires éloignés. Ils ne sont plus tout à fait un camp de base, mais davantage un yacht capable de vous emmener en toute sécurité sur les routes les moins fréquentées. Des yachts au moyen desquels un couple, une famille ou un groupe d’amis peuvent élargir leurs horizons en toute sécurité et confort, avec l’avantage par rapport notamment à un navire armé pour le tourisme en zone polaire, de pouvoir s’affranchir des contraintes commerciales liées à l’attente d’une fenêtre météo favorable.
Une investigation encore plus poussée vous conduira éventuellement vers le domaine des bateaux de production en plastique, conçus pour coexister avec l’environnement des marinas. Une approche combinée qui a généré une famille de bateaux pleins de couchettes, dotés de réservoirs aux capacité limitées, avec des caractéristiques minimales en termes d’amarrage et de sécurité. Ces bateaux, qui remplissent admirablement leur fonction, devraient rester au ponton dès que surgit le mauvais temps, même modéré. Ils ne méritent certainement pas de répondre à la définition, même la plus large, de bateau d’expédition : ils peuvent donc être directement éliminés en raison de leur incapacité à permettre de longues périodes de navigation en parfaite autonomie.
Des fondamentaux de construction
Pour obtenir le label expédition, un bateau doit être de construction robuste, peu importe qu’il soit en acier ou en aluminium. Il doit comporter des cloisons étanches à chaque extrémité. Il doit être bien isolé et avoir un double vitrage, ainsi qu’un système de chauffage efficace. Ce bateau doit être doté d’un système de propulsion capable de le faire avancer par mer agitée pendant une longue période. Son gréement doit être solide et son plan de voilure simple et fiable, avec une attention particulière aux conditions ventées. Le cockpit doit être protégé et il doit y avoir un excellent système d’ancrage. Chaque aspect du bateau doit être conçu et construit dans une logique de redondance.
À mon avis, il n’y a qu’un petit nombre de bateaux qui correspondent à ce cahier des charges, et il est difficile de faire le bon choix parmi eux. Plutôt que d’écouter ses sentiments, il est beaucoup plus sûr de s’asseoir et de définir réellement l’étendue de l’aventure que l’on souhaite entreprendre. Seule une identification claire et impartiale de vos aspirations vous permettra de trouver le bateau qui vous convient, qu’il fasse ou non partie de la catégorie expédition. Car le propre des voiliers quels qu’ils soient est d’être des facilitateurs d’aventures. N’oubliez pas qu’un débutant peut retirer d’une traversée de la Manche les mêmes défis et les mêmes gratifications qu’un navigateur expérimenté le ferait d’une transatlantique.
Bien savoir ce que l’on recherche
La question de l’adéquation entre choix du bateau et type d’aventure envisagé peut être illustrée par notre prochain bateau. Des circonstances familiales changeantes nous ont obligés ma femme Tracey et moi à réduire la portée de notre zone de croisière, initialement conçue comme planétaire – c’est pourquoi nous avons vendu notre merveilleux Garcia Exploration 45 “Pearl of Penzance”. Devant à l’avenir rester plus près de chez nous, notre prochaine aventure consistera à explorer la côte, les littoraux, les rivières et les canaux d’Europe. Nous avons donc conçu un bateau de 32 pieds en contreplaqué epoxy qui s’appellera “Oddity”. Bien qu’il soit capable de naviguer en mer, on pourra rapidement abaisser son mât, ce qui en fera un bateau fluvial capable de négocier des ponts à faible tirant d’air. Il est équipé d’un sabot métallique de 10 mm pour protéger la quille, de sorte que s’il est pris par l’hiver dans une zone reculée, il peut sans crainte être traîné à terre derrière un tracteur.
“Nous n’avons jamais regretté le choix d’un bateau performant et capable de faire bien plus que son devoir.”
Dans le cadre de cet article, je souhaite me concentrer sur les caractéristiques qui nous ont amenés à acheter notre merveilleux Garcia Exploration 45 “Pearl of Penzance”. Bien que nous n’ayons finalement pas emprunté les routes les moins fréquentées, nous n’avons jamais regretté le choix d’un bateau performant et capable de faire bien plus que son devoir. Exactement comme on pèle un oignon, nous avons du éliminer de nombreuses couches et options avant d’avoir la révélation de ce que serait pour nous le bon bateau.
L’achat de Pearl a été pour nous un investissement très conséquent, qui nous a obligés à vendre ce que nous avions et à nous consacrer pleinement à ce projet. Les enfants avaient quitté la maison, ce qui nous donnait le droit de partir, mais nous étions également conscients que des parents vieillissants et, espérons-le, la venue de petits-enfants, nous pousseraient un jour à revenir vers notre chère Cornouaille. Dans cette optique, nous avons estimé qu’il était important de choisir un bateau qui conserverait une bonne valeur de revente et resterait en quelque sorte un actif. La prise en compte de cette dimension du cycle de vie du bateau s’est avérée prépondérante pour le succès de notre projet car, quand il s’est agi de revendre “Pearl”, cela s’est fait en un clin d’œil.
Il a aussi été agréable de constater que, bien que ma femme Tracey eût été une novice, nos critères de choix se complétaient. Je voulais un bateau solide et pratique, offrant une sécurité totale, beaucoup de redondance et accastillé selon des normes rigoureuses. Dans la mesure où nous disposions d’une fenêtre d’action de taille réduite, il était impératif que ce bateau réponde à nos besoins, plutôt que de devoir constamment nous occuper de lui. Tracey quant à elle s’est concentrée sur la nécessité de disposer d’une maison avec tout le confort nécessaire, du double vitrage au réfrigérateur, en passant par le congélateur et l’eau chaude pour la douche. Mais avant tout, notre bateau devait être suffisamment léger pour marcher dans les petits airs et avoir un “pilot house”, car elle ne comprendrait jamais l’intérêt d’un engin conçu pour vous emmener dans des endroits exotiques, mais dans lequel vous logeriez dans une grotte en contrebas.
Aluminium et dériveur intégral, une association bénéfique
Au cours de ma carrière, j’ai navigué sur toutes sortes d’embarcations construites en fibre de verre, en carbone, en bois, en acier et, dans le cas de “Pearl”, en aluminium. Chacun de ces matériaux comporte des atouts mais, pour vivre à bord d’un bateau porteur de grandes ambitions, l’aluminium est selon moi le meilleur choix. C’est un matériau léger et résistant qui se protège lui-même grâce à une couche d’oxydation. Vous pouvez bien sûr le peindre, mais pour moi, cela annule l’avantage de l’oxydation et ouvre la voie à un des efforts de maintenance inutiles. En effet, “Pearl” était initialement revêtu d’une peinture laquée que nous avons finalement fait sabler à nu et nous n’avons jamais regretté ce choix.
L’une des meilleures décisions que nous ayons prises a été d’opter pour un bateau à dérive centrale plutôt qu’à quille relevable.
Du fait de la confusion qui règne trop souvent, je me sens obligé d’établir une brève comparaison entre ces deux formules, autour notamment de la question du moment du redressement. Un fondamental absolu qui diminue à mesure que l’on soulève une quille relevable. En revanche, à bord de notre dériveur intégral, nous avons pu surfer sur la houle de l’Atlantique avec la confiance apportée par un lest offrant une stabilité constante et ce, quelle que soit la position de la dérive. Le fait de pouvoir relever la dérive au portant signifiait que le bateau n’était pas ardent et devenait stable en direction, presque docile même. Cela a rendu la navigation plus confortable et a d’ailleurs permis de soulager les contraintes sur l’ensemble du bateau, y compris sur le pilote automatique et la consommation d’énergie. En plus, nous avons gagné un demi-nœud supplémentaire en relevant totalement la dérive lors des parcours au moteur.
N’ayant pas à soulever des tonnes de ballast, nous avons bénéficié du même système simple qu’à bord d’un dériveur, avec un bout arrivant dans le cockpit et permettant d’abaisser la dérive à la main ou de la remonter au winch. Un système d’une simplicité élégante, à la fois facteur de fiabilité en ceci qu’il élimine le besoin d’un système hydraulique complexe, et créateur de facilité car il permet d’éviter qu’un compartiment de quille soit situé en plein milieu de la zone de vie.
Notre tirant d’eau était de 1,15 m dérive relevée et de 2,90 dérive basse, ce qui confère une meilleure performance au près que ce que j’avais envisagé. Quand ce système est bien conçu, il permet de bénéficier du meilleur des deux mondes, or il se trouve que les avantages d’un tirant d’eau peu profond sont nombreux. Dans un mouillage très fréquenté, cette zone de no man’s land entre la zone de mouillage et le rivage paraissait comme réservée pour nous. Si l’ancre d’un des bateaux au mouillage venait à déraper, sa trajectoire l’éloignait de nous. Bien sûr, cette possibilité d’approcher le rivage est ouverte à un bateau à quille relevable, auquel cas son équipage devra s’accommoder des mouvements désordonnés d’avant en arrière causés par un moment de redressement amoindri.
L’une de nos joies à naviguer à bord de “Pearl” a été d’avoir accès à de magnifiques petits mouillages, interdits aux bateaux à plus fort tirant d’eau. Si nous touchions le fond avec la dérive en position basse, celle-ci pivotait simplement et, bien loin de créer un choc violent, faisait office de bâton de sonde. Nous avions la possibilité de nous échouer pour effectuer des tâches d’entretien ou de nous glisser entre les rochers pour encaisser un coup de vent, avec la confiance apportée par le fait de savoir que le moment de redressement est toujours à son maximum. En fait, les quilles relevables et les dérives intégrales relèvent de deux univers séparés, et nous nous sommes toujours félicités d’être du bon côté de cette barrière.
Un bateau créateur de bons souvenirs
Tracey voulait que les cabines soient séparées par la cuisine et le salon. Pour notre part, nous avions besoin d’un grand lit double accessible de chaque côté et d’une généreuse salle de bains. De l’autre côté du salon, une autre cabine double, et une autre encore, à deux couchettes séparées. Cette disposition a montré de l’intérêt, car les visiteurs souffrant de décalage horaire pouvaient s’allonger sans perturber notre routine quotidienne, qui commence par une bonne tasse de boisson chaude. Disposer d’un rangement généreux et facilement accessible relevait de l’évidence pour nous deux, avec un local technique séparé pour les outils et les pièces de rechange.
“Nous tenons le concept de ce bateau : un accomplisseur de rêves confortable et sûr”
Voilà, nous tenons le concept de ce bateau : un accomplisseur de rêves confortable et sûr, mais quelle doit être sa taille ? Nous avons opté pour 45 pieds, ce qui nous semblait assez grand pour accueillir des visiteurs et aller partout, mais assez petit pour que nous puissions tout gérer facilement à deux. Nous ne voulions pas être dépendants d’un équipage et il était donc important que toutes les manœuvres reviennent au cockpit. Un cockpit qui doit offrir à la fois un abri contre les éléments et un espace de divertissement pour les amateurs de couchers de soleil comme nous.
Tant d’accidents se produisent lorsqu’on monte à bord depuis l’annexe, quand on jette l’ancre ou encore lorsqu’on s’amarre à couple d’un autre voilier. C’est pourquoi je voulais enfin bénéficier d’une bonne visibilité permettant de tout contrôler depuis le poste de pilotage. Mais aussi d’un tableau arrière ouvert et sûr pour l’embarquement, d’un bon système d’ancrage robuste ainsi que d’un propulseur d’étrave. Tout cela nous a permis de vivre pendant deux ans et demi l’expérience la plus enrichissante de notre vie. On m’a dit un jour de dépenser mon argent en souvenirs et, dans notre cas, les bons souvenirs ont clairement reposé sur le fait d’avoir choisi le bon bateau.
Faire le grand saut, par Pete Goss
Ce fut un voyage riche en moments forts, au cours duquel nous avons fait connaissance avec notre merveilleux bateau, un Garcia Exploration 45, et avons commencé à nous familiariser avec notre nouvelle vie sur l’eau. Des larmes avaient coulé au départ, lors de la descente de la Manche en décembre. Nous avions instauré un système de carton rouge permettant à chacun de demander à clore ce chapitre de l’aventure sans s’exposer à la moindre question, sur la base d’une simple intuition. Dans ces premiers moments, Tracey avait décidé de garder le sien à portée de main, dans sa poche arrière, sachant que l’autre option était de rester à la marina en plein hiver, pour une période pouvant aller jusqu’à trois semaines. Motivés par la présence d’une fenêtre météo favorable de l’autre côté du golfe de Gascogne, nous avons opté pour la grande traversée, qui commencerait cela va de soi par de forts vents contraires. Nous allions endurer un traitement de choc à court terme, escomptant en retirer un bénéfice sur le long terme.
La première nuit a été très rude, mais nous avons fait jouer la force de l’équipe, et j’ai donc pu couvrir le plus dur. Aux premières heures d’une nuit sombre, froide et turbulente, nous avons contourné la pointe de Bretagne et pu enfin abattre. Alors que nous entrions dans notre nouvelle vie, Ouessant et le continent semblaient s’effacer pour nous dire adieu. Un copieux petit déjeuner a permis de remiser cette nuit derrière nous, alors que le ciel dégagé et le soleil levant indiquaient que le moment était venu de sortir le nouveau spinnaker de son sac et d’envoyer toute la toile. Le frisson qui s’en est suivi a donné le ton pour les deux ans et demi à venir : nous avions pris la bonne décision.
Il serait faux de dire que notre aventure a commencé à Ouessant, car la vérité est qu’elle a débuté quelques années avant que nous foulions pour la première fois le pont de “Pearl”. À la réflexion, il semble qu’une aventure comporte trois parties : l’anticipation, la participation et la conclusion. Les deux premières sont merveilleuses en ceci qu’elles offrent une immersion complète dans un monde nouveau, excitant et qui respire la vie. La dernière peut être enrichissante mais elle peut être plus âpre si vous n’avez pas, dès le départ, pris en compte le cycle de vie complet de votre aventure. Terminer ce cycle comme nous l’avons fait par une vente facile de votre bateau à un prix satisfaisant peut être la cerise sur le gâteau, car cela ouvre la voie au prochain chapitre.
Faire le bon choix
Le succès de ces trois parties repose sur le choix du bateau, aussi prenez garde à ne pas vous laisser séduire par de belles histoires, par les promesses du marketing ou par la perspective d’une conclusion trop rapide. Dépouillez-vous de votre idée de la croisière et réfléchissez vraiment à ce que vous voulez réaliser. Assurez-vous que vous obtenez tous les deux ce dont vous avez besoin en fonction de vos différentes aspirations. Nous avons vu des partenaires se faire écraser par un choix unilatéral.
Prenez votre temps, promenez-vous, partagez une bouteille de vin, lisez, discutez avec les autres, regardez YouTube, partez en vacances en charter, tout ce qu’il faut pour être radicalement honnête avec vous-même et avec l’autre.
Cette clarté de vision, et elle seule, fera que vous choisirez le bon bateau : à partir de là, vos plans pourront évoluer alors que le bateau ne le pourra pas. Et donc, faites le bon choix.
Dans notre cas, nous avons eu la chance de pouvoir tirer parti de mon expérience passée de compétiteur en course au large ayant construit de nombreux bateaux. Cette connaissance approfondie nous a permis de voir clair à travers les effets de fumée et les jeux de miroirs générés par le marketing sur papier glacé. Votre bateau doit être beau à voir, mais la vérité est qu’il s’agit d’une pièce d’ingénierie. Une machine dans laquelle vous vivez et que vous entretenez, tout en entreprenant de la mener vers les destinations de vos rêves. La plupart des bateaux sont conçus pour naviguer le week-end, avec des tas de couchettes, pas assez de stockage, des réservoirs trop petits, une structure trop légère et au final la nécessité de coexister avec ceux qui hantent les marinas. Nous voulions un bateau bien conçu, capable de prendre soin de nous, d’être fiable, de résister à la tempête et de constituer un foyer confortable et accueillant.
Est-ce que nous devons répondre aux besoins des bateaux ou est-ce que le bateau doit répondre aux nôtres ?
Je dirai que, en ce qui nous concerne, tout cela s’est joué autour d’un subtil point de basculement. Est-ce que nous devons répondre aux besoins des bateaux ou est-ce que le bateau doit répondre aux nôtres ? Cette affirmation peut sembler étrange, mais il faut savoir qu’elle repose sur la rencontre de tant de navigateurs qui consacrent tout leur temps, leurs ressources et leurs émotions à faire avancer leur bateau. Il est intéressant de noter que nombre de ces derniers sont des bateaux neufs, qui n’ont pas été construits selon les normes requises en matière de qualité de vie à bord et de choix des équipements. Une petite réparation en Europe peut signifier deux ou trois semaines de frustration coûteuse et criante dans les ports étrangers. Les pièces, ayant été retenues en douane, ne s’ajustent souvent pas à cause d’une simple modification. Il est dévastateur de voir ses rêves réduits à un tel point.
Nous n’avions pas réussi à trouver un modèle adapté à nos besoins, et nous étions résignés à construire notre propre bateau, jusqu’à ce que je tombe sur le Garcia Exploration 45. Subissant un retard de vol à Singapour, je m’étais offert un numéro de Yachting World relatant le lancement de ce modèle.
J’étais pétri d’excitation et ai appelé Tracey pour lui dire que j’avais trouvé le bateau de nos rêves. C’est seulement deux ans plus tard que nous avons descendu le ponton pour rejoindre l’élément central de notre nouvelle vie, et il était magnifique, n’est-ce pas ?
Toutes ces années passées à bâtir une carrière, à élever une famille et à être raisonnable ont été balayées. Le moment était venu pour nous de nous accorder la permission de faire ce que beaucoup considéraient comme une folie. Debout sur ce ponton pour saluer “Pearl”, nous avons du même coup remis quelques timides et froids opposants à leur place. Nous étions à nouveau comme des enfants et nous le sommes restés pendant les deux ans et demi qui ont suivi, d’autant plus que nous étions assez mûrs pour profiter d’un coucher de soleil !

Un défi posé à soi-même
Tracey était la plus courageuse, elle n’avait effectué que deux navigations de nuit jusqu’alors, donc cela a représenté un grand saut pour elle. À bien des égards, nous étions très différents, en ce sens que j’aime le voyage, là où elle aime la destination. Elle n’avait pas manifesté la moindre impatience à l’idée de traverser l’Atlantique. C’était sans aucun doute un défi qu’elle aimerait avoir relevé, mais pour elle l’attrait d’explorer l’autre côté était bien supérieur. La promesse d’une nature sauvage, de nouveaux amis et de la découverte de terres étrangères exerçaient une force d’attraction sur elle. Depuis que les enfants avaient quitté la maison, elle avait le sentiment d’avoir libéré de la disponibilité qui pourrait, et même devrait, être affectée à la réalisation d’un nouveau défi stimulant. Une sorte de nouvelle perspective de vie, probablement.
Je n’avais jamais navigué en croisière et avais derrière la tête l’idée que cela ne me comblerait pas.
Notre traversée de l’Atlantique a été incroyable, en ceci qu’elle a permis à Tracey de s’épanouir, alors même que nous inaugurions un nouveau mode de vie en haute mer.
Pour quelqu’un n’ayant jamais vécu cela, il faut un certain temps pour parvenir à oublier la destination et vivre pleinement la journée en cours. La vie c’est l’instant, et vivre le moment présent est un état d’esprit merveilleux. S’il y a un moment particulier à marquer d’une pierre blanche pour Tracey, ça a été notre rencontre avec un couple de petits rorquals curieux au milieu de l’Atlantique. Charles et Camilla, ces “baleines”, sont restés avec nous pendant trois jours, parfois à quelques mètres seulement du bateau, alors qu’ils surfaient à nos côtés.
Mes inquiétudes à l’arrivée à Antigua étaient déplacées, au sens où cette nouvelle approche de la navigation m’a complètement absorbé. Nous avions lu que la croisière au long cours consiste en vingt pour cent de temps passés à naviguer et quatre-vingt pour cent passés au mouillage ou en exploration lors des escales. Deux ans et demi plus tard, nous serions d’accord pour dire que, si la voile n’est pas vraiment votre truc, considérez-la comme un facilitateur. Quelque chose qui vous offre une maison confortable, bénéficiant d’une vue imprenable normalement réservée aux millionnaires. En fait, naviguer vous offre une incroyable variété de points de vue pour millionnaires, alors que ces demeures qui essaiment le long de la côte n’ont d’autre issue que de bouder, cernées par leurs pelouses manucurées, tandis que vous naviguez au coucher du soleil.
Un esprit de partage
Au fil du temps, l’empathie et un accompagnement patient, que nous avons préférés à la critique, ont comblé le fossé qui nous séparait en termes de connaissances véliques. Nous avons découvert, comme une machine bien huilée, que nous pouvions entreprendre des manœuvres complexes dans un silence complice. Tracey en est venue à aimer la voile, les océans n’ont plus représenté pour elle la peur de l’inconnu et sont devenus un lieu qui a nourri son âme. Les quarts de nuit ne seront certes jamais ses préférés, mais ils ont perdu leur caractère intimidant. Nos vies se sont mises en harmonie avec les saisons, en même temps que nous suivions le soleil dans son cycle annuel. Les contraintes de dates ont perdu de leur importance alors que notre relation au temps prenait un sens nouveau.
Plus lent était notre parcours, plus notre expérience s’enrichissait, car la flexibilité ainsi acquise nous offrait de nouvelles opportunités : libre à nous de saisir l’impromptu. Un nid d’aigle, un récif au contour parfait, la rencontre de nouvelles personnes ou rien d’autre que le jugement que nous exercions sur la beauté de tel ou tel endroit : tout cela nous aidait à être, tout simplement.
L’un de nos objectifs dans cette entreprise était de rencontrer de nouveaux amis, c’est pourquoi nous avons été ravis de découvrir que nous avions rejoint une communauté incroyablement généreuse. En deux ans et demi de croisière, nous nous sommes fait plus d’amis pour la vie, de tous âges et de toutes nationalités, que pendant les dix années précédentes passées à terre. Chacun veille sur l’autre afin de ne jamais se retrouver seul ou coincé sans la moindre issue favorable. La pratique courante est de partager nos expériences autour de couchers de soleil conviviaux, ce qui permet bien sûr de découvrir des histoires souvent fascinantes. Quiconque, par définition, choisit de faire une croisière, affichera des yeux brillants et un enthousiasme communicatif. En fait, c’est l’une des principales choses qui nous manquent actuellement, alors que nous nous préparons à construire notre prochain bateau dans le but d’explorer la côte, les rivières et les canaux européens.